Air Caraïbes – Corsair : les dessous stratégiques d’une guerre sans merci

Vent debout contre le sauvetage de Corsair, Air-Caraïbes va faire monter la pression cette semaine. Mais derrière cette fronde se cachent d’autres enjeux. 

On comprend mieux cette charge d’Air-Caraïbes contre le projet de sauvetage en cours de Corsair. Derrière les questions de distorsions de concurrence et autres aides disproportionnées de l’Etat pour accompagner les investisseurs antillais bien placés dans la course à la reprise de cette compagnie, il y a d’autres motifs. Air-Caraïbes, comme nous le laissions supposer dans un de nos précédents articles, avait manifestement parié sur la disparition de Corsair.

Soit en se portant acquéreur de son concurrent, ainsi que le groupe Dubreuil avait déjà tenté de le faire, sans succès. Soit en jouant des coudes afin que ce concurrent se trouve isolé et contraint de baisser le pavillon. Sans ce plan de refinancement de Corsair, Air-Caraïbes aurait pu mettre la main sur sa concurrente, en grande difficulté financière depuis des années.

Du lobbying de très haut vol

La compagnie fourbit chaque jour un peu plus ses armes pour torpiller ce projet Corsair. Sur le front juridico-commercial, le groupe Dubreuil Aéro est à la manœuvre avec ses avocats. La Lettre A, le quotidien de l’influence et des pouvoirs, nous révèle parallèlement que Jean-François Copé s’est invité dans la bataille à laquelle se livrent les deux compagnies.

Derrière toute cette agitation, la décision de l’autorité de la concurrence qui doit se prononcer ce mois-ci sur l’entrée de la CMA-CGM dans le capital d’Air-Caraïbes. Faut-il voir dans l’offensive contre Corsair un contre-feu pour faire diversion ?

L’ancien ministre (LR) aujourd’hui maire de Meaux vient prêter main forte à Air-Caraïbes dans ce bras de fer. Au sein du cabinet Stehlin et associés qui prépare un éventuel recours, JFC est mobilisé sur le dossier. Nos confrères de La Lettre A lui attribue une action intensive de sensibilisation auprès des parlementaires et fonctionnaires européens.

Concurrence déloyale

Parallèlement, les dirigeants de la compagnie font valoir leurs arguments auprès de la commission européenne, du gouvernement et de nos élus pour faire capoter l’affaire. Ils évoquent ces aides disproportionnées au bénéfice d’Air-France (12 milliards d’euros) et de Corsair (146 M€). Dont semble-t-il 46 M€ d’abandon de dettes sociales et fiscales, selon eux. Des aides qui permettraient aux concurrents directs d’Air-Caraïbes de développer de façon déloyale leurs parts de marché et par voie de conséquence qui serviront à l’affaiblir. Dixit en substance le groupe Dubreuil Aéro.

L’emploi ultramarin, l’argument choc d’Air-Caraïbes

Alors que plusieurs collectivités régionales d’Outre-Mer s’apprêtent elles aussi à entrer dans le capital de Corsair, Air-Caraïbes abat ses dernières cartes pour tenter de les dissuader. Jean-Paul Dubreuil et Marc Rochet seraient attendus en Guadeloupe et en Martinique dans les prochains jours. Les dirigeants de la compagnie auraient toutefois indiqué aux intéressés ne pas être opposés au sauvetage de la compagnie Corsair. Mais ils demandent simplement une concurrence juste et équitable pour tous.

Air-Caraïbes emploie tout de même 800 salariés ultramarins au sein de son effectif. La compagnie Corsair peut-elle en dire autant actuellement ? Certainement pas.

Rappelons que la compagnie emploie tout de même 800 salariés ultramarins au sein de son effectif. La compagnie Corsair peut-elle en dire autant actuellement ? Certainement pas. Personne ne peut nier l’engagement d’Air-Caraïbes en faveur de l’emploi local dans ses équipes. Du personnel au sol, à son staff de direction, jusqu’à certains de ses commandants de bord de chez nous, sans oublier les PNC. Ce serait en outre malhonnête de faire mine d’occulter les conditions dans lesquelles le groupe Dubreuil a sauvé l’ancienne Air-Guadeloupe d’un crash assuré. A l’époque, faut-il le rappeler, aucun investisseur local ne s’était manifesté.

Un écran de fumée ?

Reste que derrière toute cette agitation, il est un élément dont personne ne parle. C’est la décision de l’autorité de la concurrence amenée à se prononcer sur l’entré au capital du Groupe Dubreuil Aéro (Air Caraïbes et French Bee), de la CMA-CGM. Faut-il y voir un contre-feu pour faire diversion ? Les observations doivent être formulées avant jeudi prochain et cette décision est attendue pour le 24 décembre.

En effet, un protocole d’accord prévoit la participation du Groupe CMA-CGM, à hauteur de 30% dans le capital du Groupe Dubreuil Aéro. Une opération envisagée sous la forme d’une augmentation de capital à hauteur de 50 millions d’euros et de l’acquisition d’actions ordinaires. Cette prise de participation, après aval de l’autorité de la concurrence, doit permettre à CMA-CGM de disposer de deux représentants au sein de son Conseil d’administration de la compagnie.

Le gros enjeu du fret à destination de nos régions

Mais le sens profond de cette alliance, c’est le fret à destination et, dans une moindre mesure, au départ de nos régions. CMA-CGM promet d’apporter son expertise logistique pour contribuer au développement de l’activité cargo de Groupe Dubreuil Aéro.  Notamment à travers Hi Line Cargo, la filiale qui commercialise aujourd’hui les soutes des appareils d’Air Caraïbes et French bee. L’armateur a annoncé par ailleurs, un renforcement de ses lignes en Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion et Polynésie française.

En fait, l’Autorité de la concurrence pourrait prononcer des mesures pour prévenir et réprimer de possibles pratiques anticoncurrentielles d’un conglomérat maritime et aérien de fait. Des pratiques dont on peut craindre qu’elles aient un impact négatif considérable sur l’économie des territoires d’outre-mer.

L’autorité regardera sans doute de près ces risques potentiels pour protéger autant que possible les consommateurs domiens qui se plaignent – avec raison – de la vie chère. Un dossier qui demeure très brulant en Outre-mer. Le coût du fret et sa répercussion sur les prix pratiqués n’y sont certainement pas étrangers. Ce dossier du sauvetage de Corsair comporte décidément de multiples tiroirs. En tout cas, vous l’aurez compris, c’est notre feuilleton de ce mois de décembre.