Covid-19 : chronique d’une infodémie mondiale

La fondation pour la recherche stratégique analyse l’impact des réseaux sociaux dans la crise du covid-19.  Elle y explique le néologisme « infodémie ». A lire absolument.

Coronavirus et réseaux sociaux : premières réflexions stratégiques sur une infodémie. C’est le titre de cette note publiée par Randal Zbienen, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. Le document vaut le détour. Nous en publions de larges extraits. Pour rappel, le 15 février dernier, dans son discours à la Conférence de Munich sur la sécurité. Le directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a employé ce néologisme « infodémie ». Il qualifiait ainsi l’extraordinaire emballement médiatique autour de l’épidémie du Covid-19 – pourtant alors principalement cantonnée à l’Asie. Première alerte sur les ravages de la communication massive, anarchique et toxique qui accompagne la propagation du virus.

Une propagation aussi rapide que le virus lui-même

Dans ce document l’on peut lire qu’il n’est guère étonnant que les médias sociaux se soient emparés de la crise du Covid-19. Leur expansion phénoménale ces dernières années ne pouvait qu’avoir un impact croissant. Non seulement sur la vie quotidienne de leurs centaines de millions d’utilisateurs. Mais aussi sur la stratégie et la géopolitique. Apparus avec le « web 2.0 » il y a une quinzaine d’années (2004 pour Facebook), les réseaux sociaux ont connu en effet un engouement extraordinaire. Et leur succès ne paraît pas devoir se démentir. En 2011, lors des printemps arabes, ils ont fait irruption de façon spectaculaire sur la scène internationale.

Première pandémie de l’ère des réseaux sociaux

Depuis, ils suivent, amplifient, et parfois provoquent, toutes les crises et tous les événements significatifs. Du conflit russo-ukrainien au mouvement des « gilets jaunes » en passant par les élections présidentielles américaines. Leur emploi massif par Daech, à partir de 2014, a marqué un palier particulièrement inquiétant du point de vue de la défense et de la sécurité. De même, certains Etats autoritaires semblent avoir bien mesuré tout le potentiel qu’ils pouvaient en tirer sur la scène internationale. Y compris comme « arme de désinformation massive ».

L’épidémie de coronavirus apparaît comme la première pandémie de l’ère des réseaux sociaux numériques. Elle apporte une nouvelle illustration du phénomène avec des dimensions pour certaines inédites. C’est pourquoi, même s’il est encore trop tôt pour tirer des enseignements définitifs de cette infodémie, il importe d’en relever les manifestations les plus critiques afin d’en proposer une première analyse stratégique.

Effets destabilisateurs des réseaux sociaux

Au-delà du caractère exceptionnel de l’épidémie du Covid-19, l’infodémie qui l’accompagne confirme une réalité. Les effets déstabilisateurs des réseaux sociaux numériques sont devenus consubstantiels de toutes les crises actuelles. Au point de devenir désormais et pour longtemps un enjeu structurant pour la sécurité ainsi qu’un déterminant de la géopolitique contemporaine. Le 16 mars 2020, le président de la République déclarait solennellement la « guerre » à l’épidémie du Covid-19. Même si ce registre guerrier pouvait paraître abusif, dans tout conflit ou crise majeure, le rôle de l’information est fondamental. L’infodémie qui a accompagné la pandémie en témoigne. Depuis Sun Zi, les stratégistes savent que l’information, la communication, la déception, l’influence, la propagande. Bref, tout ce qui relève de la « guerre informationnelle » (ou subversive), jouent autant que l’action politique et la force militaire dans les confrontations et les crises.

Un moyen de communication inégalé dans l’histoire

De ce point de vue, les réseaux sociaux ont d’ores et déjà des effets géopolitiques. Formidables caisses de résonance, ils ont des effets sur le déroulement mais également sur le déclenchement des crises. De même que le développement de la TSF avait donné un porte-voix aux dictateurs bellicistes avant la Seconde Guerre mondiale, précipitant leurs peuples dans la guerre. De même que, plus tard, la télévision a certainement joué un rôle déterminant dans le lancement des interventions occidentales (ex-Yougoslavie, Somalie, Rwanda, Afghanistan, Mali). Les réseaux sociaux pourraient non seulement accompagner les crises et les guerres, mais aussi de plus en plus souvent favoriser l’éclatement de conflits. Il faut espérer de ce point de vue que l’infodémie ne conduise pas à des crises politiques ou sociales violentes. Voire à des confrontations armées.

Les réseaux sociaux pourraient non seulement accompagner les crises et les guerres, mais aussi de plus en plus souvent favoriser l’éclatement de conflits.

Pour autant, ce prisme ne semble pas épuiser toute la nouveauté du phénomène. Dans cette approche, le web social reste encore un moyen de communication, certes inégalé dans l’histoire. Mais dont les conséquences demeurent comparables aux ruptures stratégiques provoquées par le télégraphe, la radio ou la télévision. Il ne s’agit pas là d’un changement du paradigme de la conflictualité. La « guerre de l’information » prendrait simplement une place croissante ou une forme différente avec le développement de ces nouveaux médias.

Géopolitique 2.0

Certains indices laissent entrevoir que l’universalisation des médias sociaux pourrait avoir des effets autrement plus révolutionnaires. Du fait du rapport très particulier qu’ils induisent à l’information, de la nouvelle forme de sociabilisation qu’ils développent ainsi que de leur puissance de mobilisation potentielle. Ils pourraient avoir à court terme des répercussions sur les relations internationales et les équilibres mondiaux, fondant par là une nouvelle forme de géopolitique. Dès lors, cette « géopolitique 2.0 » s’attacherait non seulement à étudier le web social en tant que nouveau champ de confrontation. Mais elle analyserait également les frictions qui ne manqueront pas de s’intensifier entre le « monde réel » et les « communautés ». Nouvelles entités politiques virtuelles qui se coaguleront, se déploieront, se structureront et se mobiliseront sur les réseaux.

Le monde d’après c’est maintenant

L’auteur de la note reconnait néanmoins que les réseaux sociaux ont eu durant cette période sensible, des effets tout à fait positifs. Ils ont permi aux acteurs institutionnels d’informer rapidement et en permanence le public sur l’évolution de l’épidémie. Ils ont aussi rendu plus simple le télétravail et offert aux personnes isolées un moyen de conserver un lien social en période de confinement. Que dire également de leur rôle d’accélérateur d’initiatives de soutien et d’entraide. Couplés à la téléphonie mobile, ces mêmes réseaux sociaux ont ouvert des possibilités d’identification et de suivi numériques des personnes infectée. Ainsi que de leurs contacts (contact tracing), permettant notamment un retour plus rapide à une activité normale.

A propos de l’auteur de cet article : Randal Zbienen est chercheur associé au sein de la Fondation pour la recherche stratégique