Crise : l’heure de vérité pour les médias privés guadeloupéens

Le secteur de l’audiovisuel en Guadeloupe n’a jamais vraiment soigné sa rentabilité. Une négligence stratégique que la crise actuelle impose de corriger.

A l’exception du service public, les médias privés locaux sont au bord de la crise de nerf. En cause, le shut down provoqué par le covid-19 sur l’activité économique. Le déconfinement n’y a rien fait. Après plus de deux mois sans publicité, les incertitudes se confirment quant à l’hypothétique reprise attendue. Les radios et télévisions privées le savent, le retour du business n’est pas pour tout de suite. Reste que les charges fixes sont là et il faut les payer, même sans chiffre d’affaires. Alors le lobbying bat sont plein. Les appels au secours se multiplient. Ce fut le cas auprès de la délégation outre-mer à l’assemblée nationale.

Collectivités et pouvoirs publics à la rescousse ?

Parallèlement, nos collectivités sont également sollicitées, singulièrement la Région. La collectivité régionale soutient déjà chaque année le secteur via des subventions. Elle va devoir le faire davantage, tant la peur panique gagne. Et pour répondre aux attentes des médias locaux, le recours à l’expertise de Jean-Philippe Pascal doit être salué. Ce professionnel guadeloupéen reconnu a dirigé plusieurs stations régionales du service public dans les outre-mer. Il a depuis peu, tourner la page France-Télévision et vient d’être appelé en renfort par le conseil régional comme chargé de mission audiovisuel. Belle prise. Mais au-delà des espoirs que pourrait susciter cette nomination, c’est l’état d’urgence qui prévaut dans les médias locaux. Peu importe leurs tailles respectives. La gestion du quotidien est anxiogène.

Pas de plan d’aides spécifique pour les médias

Certes le secteur est éligible à tous les accompagnements mis en œuvre par le gouvernement. Notamment l’activité partiel et les prêts garantis par l’Etat (PGE). Des dispositions complétées sur le plan local par celles portées par nos collectivités. Reste que manifestement cela ne suffit pas. D’où cette mobilisation sans précédent pour demander aux pouvoirs publics d’aller plus loin. Annulation des dettes sociales et fiscales, crédits d’impôts pour les annonceurs, aides d’urgences renforcées… Dans l’hexagone, des voix suggèrent de repenser totalement les aides gouvernementales à la presse. D’autres militent pour une TVA à 0%, de même que des aides à la trésorerie. Les demandes traduisent bien une situation des plus dégradées. Pas sûr que le gouvernement y accède même partiellement.

C’est l’occasion d’opérer sans tarder des restructurations, recapitalisations, voire même des consolidations et de restaurer les comptes d’exploitation

C’est que l’Etat – et on peut s’en étonner – n’a jusqu’ici rien prévu de spécifique pour les médias et la presse. Pas de mesures propres à ce secteur, alors qu’elles s’imposent, tant l’impact de la crise est violent. L’outre-mer, la Guadeloupe avec, n’y échappe pas. Outre les radios et télévisions, il y a aussi lieu de s’interroger sur la stratégie qui va prévaloir pour France-Antilles, dont on attend la relance de la version papier. Risquée dans ce contexte. C’est en période de crise que les paris sur l’avenir peuvent s’avérer payant. Cela suppose audace, courage et un certain flair, singularités des tops managers réputés fins stratèges.

Changement de paradigme imposé

Si les temps sont durs, les opportunités n’en sont pas moins réelles. C’est l’occasion d’opérer sans tarder des restructurations, recapitalisations, voire même des consolidations et de restaurer aussi les comptes d’exploitation. Bref, rechercher, dans la perspective de la sortie de crise, la vraie rentabilité. Celle qui permet non pas de se contenter de survivre. Mais d’investir pour se développer et se diversifier. Cette culture de la performance économique passe par plusieurs facteurs clés de succès.

Adapter les coûts des programmes aux mutations brutales de l’environnement. Trouver la taille critique et s’y tenir. Opérer une vraie différenciation produit par une politique de contenus

D’abord adapter les coûts des programmes aux mutations brutales de l’environnement. Trouver la taille critique et s’y tenir. Opérer une vraie différenciation produit par une politique de contenus, face à la puissance des « médias sociaux ». Enfin, se libérer de l’esclavage et du diktat de l’audience couteuse. Cela fait belle lurette que les sondages n’ont plus de sens dans nos régions. Déjà parce qu’il est impossible ici d’indexer vraiment les tarifs publicitaires des médias sur leurs parts de marché. Fussent-elles exceptionnelles. Et puis, le transfert des budgets vers le digital valide, s’il en était besoin, que l’audience ne suffit plus pour convaincre les annonceurs.

La fin des vieilles recettes ?

Ces réflexions stratégiques préfigureront très certainement le casting des médias locaux avec lesquels il faudra compter en Guadeloupe durant les prochaines années. Des médias qui outre l’urgence immédiate de sauver les meubles, sont parallèlement face à un défi majeur. Leur capacité à se renouveler. La crise a révélé des réalités de nature à interpeller. On ne peut pas resservir inlassablement les vieilles recettes dans un monde en mouvement permanent et où le temps-média n’est plus qu’une vue de l’esprit. Créativité, agilité, capacité d’anticipation, adaptabilité, en plus de la recherche constante de la performance économique. Voilà, sans doute le nouveau monde dans lequel la crise du covid-19 catapulte les radios, les télévisions et plus globalement la presse guadeloupéenne. Un choc ? Non, une révolution nécessaire. Car les aides publiques ne régleront pas le problème de fond.

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