Economie dans les DOM : une étude révèle des réalités déroutantes

Les commissaires aux comptes sont à l’initiative d’une étude détaillée sur le tissu productif des outre-mer. Le propos ose certaines vérités.

Appréhender la situation réelle du tissu productif des territoires ultramarins pour encourager leur rebond. C’est ce qui a conduit la Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes et ses délégations dans nos régions, à commander cette étude. Le cabinet indépendant PrimeView a été désigné à cette fin.

Une comparaison a été faite avec les territoires métropolitains. Ce qui fait de cet étude un outil d’évaluation précieux pour mieux comprendre l’économie des territoires ultramarins et structurer des politiques publiques – mieux ? -adaptées. Voilà qui tombe à point nommé au moment où l’on espère tant du plan de relance post covid-19 présenté par le gouvernement.

Pour rappel, les auteurs de cette analyse ont pu avoir accès pour la première fois, aux bases de données anonymes des commissaires aux comptes des outre-mer.  Cela représente en tout 1 million de lignes de bilans entre 2016 et 2019.

Tordre le cou aux idées reçues

L’étude va à l’encontre bien des idées reçues avec une analyse différenciée de ces territoires, et démystifie certains lieux communs. En matière d’éloignement, d’insularité, de démographie, de migrations. Ainsi que pour les questions de formation, de fiscalité, d’économie et de financement. A titre d’exemple, il apparait que l’éloignement est une contrainte partagée avec certains territoires métropolitains moins développés.

Le secteur informel pourrait représenter entre 23% et 26,5% de l’économie (en termes d’emplois) pour la Guadeloupe. Entre 19 % et 20 % pour la Martinique et entre 12,5% et 16,5% pour La Réunion.

Autre enseignement, l’exiguïté des territoires ultramarins est réelle mais ne constitue pas une contrainte insurmontable. Il est indiqué de même que les territoires ultramarins ont des dynamiques démographiques opposées. L’on apprend aussi que l’émigration et la fuite des talents ne sont pas plus élevées en outre-mer que dans l’hexagone.

Le poids considérable de l’économie informelle

L’étude montre surtout que la fragilité de nos régions tient essentiellement à la vulnérabilité et au manque de structuration de notre tissu productif. Parmi les points d’attention, on note l’inégale qualification de la population résidente. Un tissu d’entreprises totalement atypiques et présentant de fortes anomalies. Une proportion plus élevée qu’ailleurs d’entreprises avec 0 salarié. Elle représente plus de 70 % du total des entreprises à La Réunion. Plus de 80 % en Guadeloupe et en Martinique. Et plus de 90 % à Mayotte.

Par ailleurs, le poids considérable de l’économie informelle dans les territoires ultramarins n’a pas été occulté. Le secteur informel pourrait représenter, selon cette étude, entre 23% et 26,5% de l’économie (en termes d’emplois) pour la Guadeloupe. Entre 19 % et 20 % pour la Martinique et entre 12,5% et 16,5% pour La Réunion.

Des risques majeurs identifiés

Pour la première fois, un cabinet de conseil a pu accéder aux rapports d’activité fournis chaque année par les Commissaires aux comptes, depuis 2016. Ceux-ci révèlent que la couverture d’audit est inférieure dans les territoires ultramarins. Seulement 2% des entreprises de ces territoires ont été auditées lors des campagnes d’audit 2016-2019. Contre 7,1 % pour Paris et sa couronne. Parmi ses principales conclusions, l’étude révèle que la fragilité du tissu économique ultramarin se répercute jusqu’aux entreprises auditées. Et que celles-ci présentent plus d’anomalies qu’en France métropolitaine.

Les inexactitudes et irrégularités répertoriées dans les comptes des entreprises auditées en 2019 atteignent 6% en Guadeloupe. Ce pourcentage est de 8,1% en Martinique et de 11,6% à la Réunion

Elle souligne également les principaux risques majeurs et points d’attention. Ainsi, les inexactitudes et irrégularités répertoriées dans les comptes des entreprises auditées en 2019 atteignent 6 % en Guadeloupe. Ce pourcentage est de 8,1 % en Martinique et de 11,6 % à la Réunion. Les alertes pour des faits de nature à compromettre la continuité d’exploitation en 2019 ont été déclenchées dans 2,2% des audits réalisés en Guadeloupe. 3 % en Martinique et 1,3% à la Réunion.

Un taux de certifications avec réserves élevés

Les révélations au procureur de la République relatives à des fraudes susceptibles de relever du pénal ont été faites dans 0,7 % des cas en 2019 pour la Guadeloupe. Pour la Martinique 0,8% et pour la Réunion 0,3%. Alors que la Nouvelle-Calédonie affiche un taux nettement supérieur de 1%. Les deux émergents Guyane et Mayotte affichent quant à eux des taux respectifs de 1,8 et 0,8%.

Enfin, les certifications avec réserves et impossibilité de certifier les comptes en 2019 ont représentaient dans les DOM respectivement 6 % de celles délivrées pour toute la France. Et 4 % des impossibilités, à l’échelle nationale là aussi, quand les audits réalisés dans les territoires ultramarins ne représentent que 2 % du total des audits français.

Eviter la perte de confiance

Pour Jean Bouquot, le Président de la CNCC cette étude mérite une attention certaine. « On constate dans les territoires ultramarins un paradoxe. Les commissaires aux comptes y sont proportionnellement moins présents. Mais dans le même temps, sur les entreprises auditées, les anomalies dans les comptes, mais aussi les alertes des CAC et leurs révélations au procureur de la République y sont plus nombreuses. Ceci milite pour le renforcement de la surveillance des comptes des entreprises ultramarines, afin d’éviter une perte de confiance susceptible de gripper l’économie de ces territoires » a-t-il conclu.

Sauf erreur, il n’est pas fait mention dans cette étude de l’impact des dettes des collectivités et EPCI à l’égard des entreprises. Singulièrement en Guadeloupe, où les délais de paiement que subissent les fournisseurs fragilisent considérablement ces derniers. Il convient aussi de prendre en compte – à postériori certes – le désastre économique causé par la crise du covid-19. Avec des conséquences sans doute autrement plus importantes dans nos régions dont le tissu productif était déjà fragile [ndlr].

(Source : CNCC, Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes)