Harry Durimel : le scandale de l’eau en Guadeloupe résulte d’une responsabilité collective

Le président de REV Guadeloupe réagit suite aux évolutions récentes du dossier de l’eau. Le leader écologiste ne mâche pas ses mots.

Notre rubrique « 5 questions, 5 réponses » ouvre ses colonnes à Harry Durimel, en sa qualité de président de REV-Guadeloupe. Un entretien centré sur la gestion du dossier de l’eau dans notre archipel. Nous remercions le leader écologiste guadeloupéen d’avoir répondu à nos questions et nous publions intégralement ses réponses.   

La rédaction : Quelle est votre analyse des derniers développements du dossier de l’eau en Guadeloupe ? 

Harry Durimel : Il est scandaleux que Karukéra, île aux belles eaux, réputée pour ses réserves d’eau, soit privée d’eau aussi longtemps. Il est donc tout à fait légitime que les citoyens qui en souffrent s’insurgent. Malheureusement, les réactions politiques se limitent à l’incantation et aux effets d’annonce. Je déplore que ce problème, dénoncé par les usagers, de nombreuses associations et nous-mêmes depuis près de vingt ans, perdure. Alors qu’il s’agit d’une denrée vitale, particulièrement en cette période de pandémie.  Depuis tantôt, on entend annoncer des pluies de millions de francs, puis d’euros, qui ne tombent pas, ou distillées au compte-goutte. Sans aucune cohésion ni efficacité. Aujourd’hui, la création d’un syndicat unique est présentée comme une solution magique. Comme si la multiplicité des organismes en charge de la gestion de l’eau serait l’unique cause du manque d’eau.

La rédaction : En quoi nos élus sont-ils responsables de ce désastre ?

H.D : Pour faire court, on dit que le manque d’eau est la conséquence de la gabegie qui sévit au sein de nombreux établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) et de la cécité de l’Etat. Mais au fond, il résulte d’une responsabilité collective. Parce que la gestion de l’eau est irréductiblement complexe. Elle inclut une multitude d’éléments. D’abord, la connaissance exhaustive de la ressource et des prélèvements. Ensuite, le suivi des milieux aquatiques. L’utilisation économe de l’eau, en limitant notamment les pertes sur tous les ouvrages de production et de distribution d’eau. Et enfin, la diversification de la ressource permettant de satisfaire l’ensemble des usages,

Dans un tel tableau, on ne peut absoudre de toute responsabilité les usagers/électeurs. Ceux-là même qui bien souvent gaspillent cette précieuse ressource, d’une part. Et qui d’autre part, choisissent les élus qu’ils dénigrent ensuite. Mais qui sans cesse sont réélus.

On ne peut absoudre de toute responsabilité les usagers/électeurs… qui choisissent les élus qu’ils dénigrent ensuite.

Par ailleurs, le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux 2016/2021 (SDAGE), a été adopté par le Comité de bassin de la Guadeloupe le 22 octobre 2015.  Puis approuvé par le Préfet, après une consultation du public. Consultation qui n’a intéressé que peu de monde. C’est pourtant le document de référence, dont le principal objectif est l’atteinte du bon état des eaux et la satisfaction des différents usages (eau potable, agriculture, industrie, baignade…).

Le SDAGE a été élaboré après une large concertation de tous les acteurs de l’eau. La DEAL, le comité de bassin, l’Office de l’eau, la Chambre d’agriculture, le BRGM, l’ARS, la DAAF. Mais aussi le Parc national de Guadeloupe, l’INRA, le CIRAD, l’ONEMA, l’ONF, la direction de la mer. Sans oublier bien entendu, le Conseil régional, le Conseil départemental, les communes, EPCI, syndicats d’eau et d’assainissement, compagnies fermières… Donc la responsabilité de la crise de l’eau est la résultante de défaillances à tous les niveaux.

Je n’ai aucune compétence pour valider ou non l’action du Préfet. Mais il me semble qu’il profite de l’inefficience des élus locaux.

La rédaction : Validez-vous totalement l’action du préfet dans ce dossier ?

H.D : Je n’ai aucune compétence pour valider ou non l’action du Préfet. Mais il me semble qu’il profite de l’inefficience des élus locaux.  Face à la crise sanitaire qui sévit sur tout le territoire français et, singulièrement en Guadeloupe, l’impact sanitaire du manque d’eau a créé une situation d’urgence susceptible d’engager la responsabilité de l’Etat. C’est peut-être pourquoi le Préfet de région, représentant de l’Etat, a cru bon de se substituer aux élus locaux gérant les EPCI ayant compétence en la matière.

Pour autant, cela ne suffira pas à régler le problème qui revêt un caractère systémique. D’ailleurs, les différents rapports élaborés par les préposés de l’Etat lui-même ne préconisent pas l’éviction des élus locaux. Notamment, le« Plan Eau DOM » présenté en janvier 2018, qui aurait vocation à accompagner les collectivités compétentes dans l’amélioration de la qualité du service rendu aux usagers par la signature de « Contrat de Progrès ».

Certes, il faut améliorer la gouvernance dans le domaine de l’eau, de l’assainissement et des milieux aquatiques. Mais il faut aussi accélérer la réalisation des opérations d’infrastructure préconisées par le rapport d’audit commandé par le gouvernement. Et réalisé en mai 2018. C’est le conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), l’inspection générale de l’administration (IGA) et l’inspection générale des finances (IGF) qui s’en sont chargés. De même, il faut aussi accélérer la mise en œuvre des mesures prévues dans les documents de planification, comme le SDAGE, adopté en 2010 et actualisé en 2016.

La rédaction : La région Guadeloupe évoque une demande d’habilitation eau. L’ancienne majorité l’avait envisagé avant d’y renoncer. Est-ce la solution ?

Harry Durimel : Au vu de la complexité de la gestion globale de l’eau et des normes juridiques communautaires, nationales et locales qui s’interfèrent, je vais être clair. L’habilitation qu’évoque la région ne correspond à aucune des solutions à porter aux problèmes. Cette option n’a d’ailleurs été suggérée par aucune des expertises réalisées, pour résoudre le manque d’eau de l’usager.


La rédaction : Vous aviez déposé une plainte en 2015 au nom des associations d’usagers de l’eau et des consommateurs. Qu’est-elle devenue ?

Harry Durimel : En vertu du principe selon lequel « l’eau paie l’eau », chacun sait que les usagers ont déjà payé le prix de l’entretien et des réparations des réseaux. Sans que les travaux nécessaires ne soient réalisés. Aujourd’hui, les acteurs de la filière eau sont aux abois, car il leur faudrait plus 100 millions d’euros pour effectuer les travaux qui s’imposent. Or ils disent qu’il n’y a pas d’argent. Où est passé notre argent ?

Nous nous apprêtons à nous constituer partie civile avec d’autres associations. Et tous ceux qui se considèrent comme victimes de ces abus, pour faire bouger les choses.

C’est pour obtenir réponse à cette question que l’Union régionale des consommateurs et l’association SOS Environnement ont déposé plainte entre les mains du Procureur de la république. Etant leur avocat, j’ai invoqué l’article 314-1 du Code pénal, qui dispose ce qui suit. « L’abus de confiance est le fait par une personne de détourner, au préjudice d’autrui, des fonds (…) qui lui ont été remis et qu’elle a acceptés à charge (…) d’en faire un usage déterminé. » Une enquête préliminaire a été ordonnée. Et les plaignant entendus par la police judiciaire, en ma présence, à la suite de notre manifestation devant le tribunal de P-à-P, en 2018.  Nous nous apprêtons à nous constituer partie civile avec d’autres associations. Et tous ceux qui se considèrent comme victimes de ces abus, pour faire bouger les choses.