Omijo : l’appli mobile sur l’eau qui fait peur à nos élus ?

Jean-Philippe Ardenoy est le développeur de cette appli. Il s’étonne du peu d’engouement de nos décideurs. Entretien.

La rédaction : Vous avez lancé l’application mobile Omijo pour contribuer à améliorer le service public de l’eau en Guadeloupe. De quoi s’agit-il concrètement ?

Jean-Philippe Ardenoy : Omijo est une application mobile qui permet aux usagers de partager des signalements en temps réel de coupures et des photos de fuites constatées sur le réseau d’eau potable.

La rédaction : De manière pratique en quoi cet outil constitue-t-il un plus ? Quels avantages usagers et opérateurs peuvent-ils en tirer ?

Jean-Philippe Ardenoy : Pour les opérateurs, l’atout fondamental de l’application est la géolocalisation des signalements faits par les usagers. Ils peuvent ainsi diagnostiquer en un temps record l’origine d’un incident et faire intervenir les techniciens tout aussi vite. Lorsqu’on y ajoute la photo pour les fuites, ce sont autant d’éléments d’information qu’un simple appel téléphonique ne peut pas fournir.

Surpris et un peu déçu de la défiance affichée par la plupart des décideurs locaux que j’ai presque tous rencontrés. Mais qui refusent pour le moment d’être associés à un outil dont les citoyens pourraient peut-être s’emparer pour leur demander des comptes.

Du côté des usagers, cette même géolocalisation permet d’être alerté de tout signalement effectué à proximité de zones choisies. Mais aussi de recevoir à l’avance des notifications à l’approche d’une coupure programmée (travaux ou tours d’eau). En Guadeloupe, par exemple, en attendant que des solutions définitives soient appliquées par les responsables politiques, cela réduit beaucoup le stress qu’on peut ressentir au quotidien.

La rédaction : Depuis quand cette appli est-elle opérationnelle et où en êtes-vous aujourd’hui dans son développement ?

Jean-Philippe Ardenoy : Omijo est disponible depuis Mars 2018 sur Android et iOs. Son développement est continu. En effet, en plus de l’application, étant personnellement concerné par cette question de l’eau, je propose continuellement aux différents acteurs (opérateurs, agences de l’eau, mairies, préfecture, associations…) des solutions innovantes permettant d’inclure les usagers dans le processus de gestion de cette ressource vitale pour tous.

La rédaction : Vous êtes néanmoins déçus car vous espériez un engouement plus marqué de nos décideurs politiques. Que leur dites-vous ?

Jean-Philippe Ardenoy : Effectivement surpris et un peu déçu de la défiance affichée par la plupart des décideurs locaux que j’ai presque tous rencontrés. Mais qui refusent pour le moment d’être associés à un outil dont les citoyens pourraient peut-être s’emparer pour leur demander des comptes. N’étant pas au fait des stratégies politiques des uns et des autres, je reste tout de même optimiste sur leur simple volonté d’apaiser les colères avec un outil aussi pratique.

La rédaction : Nul n’est prophète en son pays. C’est bien connu et cela se vérifie encore puisque votre produit intéresse en dehors de la Guadeloupe. Quels sont vos objectifs ? Décliner le produit partout à cela sera possible ?

Jean-Philippe Ardenoy : Mon métier a la particularité d’exister partout où il y a de l’informatique donc, pour moi, les frontières n’existent pas vraiment. Au fil de mes recherches, j’ai pu constater que l’accès à l’eau potable est un des sujets qui concernent toutes les populations du monde.

Donc Omijo ne pouvait pas être limité. Les utilisateurs sont actuellement situés dans plusieurs zones géographiques dont, bien sûr, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, mais aussi la Tunisie, l’Allemagne, le Sénégal, les États-Unis et, plus récemment, Mayotte. Cette application est aujourd’hui utilisable partout sur la planète dans plus de 100 langues.

La rédaction : Comment avez-vous financé votre projet ? Que dire de votre modèle économique ?

Jean-Philippe Ardenoy : J’ai d’abord développé Omijo sur mes fonds propres. Son financement est essentiellement issu des outils d’intégration et d’automatisation fournis aux opérateurs mais aussi des services qui me sont parfois demandés comme consultant numérique sur le sujet.

La rédaction : Le dossier de l’eau constitue un enjeu majeur en Guadeloupe. Peut-être fera-t-il gagner ou perdre les prochaines grandes échéances électorales sur notre territoire. Vous l’aviez anticipé dans votre stratégie ?

Jean-Philippe Ardenoy : Avant de toucher à ce sujet, je n’avais aucune idée des enjeux politiques qui l’entouraient. Je supposais même que la question était gérée au niveau national et non par les élus locaux. Cela m’a fait réaliser à quel point le citoyen que je suis ne s’informait pas suffisamment !

La rédaction : Parlez-nous enfin de votre structure, des collaborateurs et partenaires qui vous accompagnent ?

Jean-Philippe Ardenoy : Actuellement, je développe ce projet seul via ma société de consulting.

La rédaction : Votre retour d’expérience d’entrepreneur innovant. Développer son affaire en Guadeloupe c’est difficile, mais pas plus qu’ailleurs ? 

Jean-Philippe Ardenoy : Étant un Guadeloupéen ayant dit « non » aux eldorados européens et américains, j’ai toujours été conscient que « tout est à faire » en Guadeloupe. C’est pourquoi mon slogan est « techniquement, tout est possible ». Le retard de développement de la Guadeloupe a été estimé à 12 ans par rapport à la France hexagonale alors ni les mentalités, ni les réalités, ni les besoins ne sont les mêmes.

Il y a une question que je pose toujours lorsqu’on me parle d’ailleurs. Pourquoi rêverais-je de vivre chez les autres quand les autres rêvent de vivre chez moi ?

Quand on allie à cela les problèmes historiques que nous avons et un conservatisme très français, cela demande un niveau de polyvalence et de résilience qu’on ne demande pas en Amérique du Nord, par exemple. Les jeunes ayant quitté la Guadeloupe sont très clairs là-dessus.

Pour autant, il y a une question que je pose toujours lorsqu’on me parle d’ailleurs. « Pourquoi rêverais-je de vivre chez les autres quand les autres rêvent de vivre chez moi ? »